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Le jardin du souvenir

© Philippe Maeder

Marie Nicollier - www.24heures.ch
Autrefois réservé aux indigents, aux laissés-pour-compte et aux sans-famille, ce lieu est aujourd’hui par exemple plébiscité par 43% des Lausannois qui optent pour la crémation.

Pierre-André Monachon, responsable des cimetières lausannois, a suivi l'engouement récent suscité par le jardin du souvenir, qui est toujours fleuri et accueille désormais plusieurs cérémonies par jour.

«Mon papa, ma maman et mon mari y reposent, et je ne l’ai jamais regretté. Ça simplifie les choses, mais ce n’est pas du tout un abandon, au contraire.» Renée Ducret en est convaincue: les Jardins du souvenir – ces gra nds caveaux collectifs où sont déposées les cendres des défunts – sont une bonne façon «d’être en pensée avec eux sans aller à tout moment entretenir une tombe». En matière de sépulture, pas moins de 85% des Lausannois optent actuellement pour la crémation (4574 décès enregistrés à Lausanne en 2009, dont 3923 incinérations). Sur cette tendance qui s’affirme depuis des décennies se greffe un phénomène plus récent: l’engouement des familles pour les jardins du souvenir, sépultures collectives et le plus souvent anonymes. Au cimetière lausannois de Montoie, rien ne rappelle la présence d’un proche: pas de nom, pas de date, pas de plaque. Pourtant, la demande pour y faire reposer ses cendres n’a jamais été aussi forte. Autrefois réservé aux indigents, aux laissés-pour-compte et aux personnes sans famille, ce lieu est aujourd’hui plébiscité par 43% des Lausannois qui optent pour la crémation. Retourner à la poussière Familles et professionnels des obsèques sont formels. Le prix (le dépôt de cendres au jardin du souvenir est gratuit pour les Lausannois) et l’absence d’entretien constituent certes des avantages, mais ne sont pas la raison première du choix de ce type de sépulture. L’idée de retourner à la poussière, de ne pas être seul, la peur d’une tombe jamais visitée ou mal entretenue ou encore le rejet des columbariums (lire ci-contre) figurent parmi les motivations invoquées. «L’entretien d’une tombe n’est plus, pour une majorité d’entre nous, un réel devoir et une marque de respect pour les défunts», note Eveline Champème, dont le mari repose au jardin du souvenir de Noville. «Le fait de mettre les cendres du disparu dans un tel lieu n’enlève rien à l’immense respect porté à la personne décédée, insiste Edmond Pittet, directeur des Pompes Funèbres Générales. Dans 95% des cas, les familles se déplacent lors du dépôt. Plus l’endroit est anonyme, plus on éprouve le besoin d’accompagner jusqu’au bout la personne .» Fac e à l’afflux des familles, le carré du souvenir de Montoie a subi un relooking total en 2005, afin de rendre plus accueillant l’austère caveau de béton. Résultat: la demande a encore augmenté. Un succès inattendu pour cette dernière demeure qui a longtemps traîné une réputation honteuse. «Avant, c’était surtout réservé aux gens pauvres ou à ceux qui finissaient leur vie seuls, explique Pierre-André Monachon, responsable des cimetières lausannois. Depuis quelques années, il y a un véritable changement: des cérémonies s’organisent plusieurs fois par jour. Et les familles sont présentes, ce qui n’était pas le cas avant.» «Il y avait cette idée que c’était le lieu où les gens se «débarrassaient» de leurs anciens, confirme Jean-Pierre Sanga, chef de l’Office des inhumations et incinérations de la capitale vaudoise. Au fil des années, les choses ont changé.» Edmond Pittet rappelle encore que, autrefois, ce caveau était surnommé «le solitaire», et que l’on était tenu de signer une fiche d’abandon des cendres. «Aujourd’hui, cette notion d’abandon ou de fosse commune est complètement perdue, relève-t-il. C’est entré dans les mœurs.» «Grande tombe fleurie» L’idée séduit jusqu’aux plus petites communes, à l’image de Pampigny, de Granges-près-Marnand ou de Noville. Cette dernière a créé son propre jardin du souvenir l’an passé. Le temps venu, Eveline Champème y rejoindra son époux, qui a été le premier à y reposer. «Je ne sais pas comment l’expliquer, mais, dans une tombe, on est comme enfermé. Moi qui suis claustrophobe, je ne peux pas m’imaginer dans un cercueil.» Si elle dit ne pas être gênée par le côté anonyme d’une sépulture commune, elle juge qu’il est «absolument nécessaire de faire une cérémonie religieuse avant la crémation pour réunir ceux qui ont aimé le disparu et témoigner du fait que l’on n’est pas seul dans le deuil». Le jardin du souvenir, ancienne fosse commune des indigents, a désormais trouvé son public. Et Edmond Pittet de conclure: «En fait, c’est une grande tombe fleurie toute l’année !»

Marie Nicollier

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